Théâtre

Textes publiés

Suis-je donc… ? :
Dans la fable de Suis-je donc…?, un monde s’éteint, le chaos menace. Les gens ont beau prier le Grand Nettoyeur pour qu’il descende et vienne nettoyer le mal derrière eux, il ne descend pas. Alors arrive une autre prophétie qui annonce qu’un jour… « une dame viendra ». Pour reventrer le mal du monde et le refanter d’entre elle et faire de chaque mal un bien. Et tout au bout du monde, il y a une petite dame qui s’ennuie et qui a justement reçu du monde l’aptitude à grossir : elle se sent l’Élue.

Publication

Julien Daillère, Suis-je donc…?, Le Revest-les-Eaux, Les Cahiers de l’Égaré – coll. « La Collection privée du Capitaine », 2016, 75 p. : site de l’éditeur.

Mises en scène et lectures

Mise en scène :
Linda Dušková, Cie La TraverScène, à Anis Gras, le lieu de l’autre, Arcueil (94), 2017.
– Benjamin Lousse, à L’Atelier 2 Benjamin, à Aubervilliers (93), 2017.

Lectures :
Julien Daillère, lieux divers, depuis 2015.
– Estelle Bordaçarre et Julien Daillère à l’occasion de la fin d’une résidence d’écriture à The Factory (alors Fabrique Éphéméride) de Val-de-Reuil (27), 2013.
– Sylvain Paolini, avec la compagnie Le Théâtre du rabot, avait présenté une lecture du texte en cours d’écriture àla la Librairie l’Écritoire à Semur-en-Auxois (21) en 2013. Merci pour leur défrichage!

Extraits

Extrait du tableau 2 :

Faibles cris au loin : c’est le nourrisson, il est fatigué de hurler.

DIEU 1 : dieu de la création

dieux 2 et 3 : dieux de la perfection

dieu 2 : Regardez !

dieu 3 : ça ? ça ? ça ?

dieu 2 : Là regardez !

dieu 3 :  ça ?

dieu 2 :  !

Lumière : on découvre le nourrisson qui bouge lentement. A présent, il gémit seulement.

dieu 3 : Ah ! C’est un petit vivant qui va

dieu 2 : Qui va

dieu 3 : Qui va

dieu 2 : Qui va

dieu 3 : Qui va mourir !

dieu 2 : Pourquoi pas déjà mort ?

dieu 3 : Pourquoi toujours en vie ?!

Un temps

dieu 2 : Ah ! Il souffre !

dieu 3 : Ah ! Il a l’air de souffrir d’une force !

dieu 2 : Quel dieu bon sang, quel dieu quel dieu quel dieu quel dieu a pu créer un monde pareil ?!

DIEU 1 : C’est moi.

dieu 2 : Ah pardon !


Extrait du tableau 5 :

Grosse Madame : Alors j’ai repentérepenté-repenté… le monde à reventrer.

J’ai reventré le maisonnier qui maisonnait mal.

Le cométier qui comettait… mal. Le menuisier, le médecinier.

J’ai reventré le philosé qui philosait… mal.

Le professé qui professait mal, le politicier, le parlementier.

Le magasinier, le lévisier, le journalisté, l’architecté, tous-s-s-s-s-s !

L’automobilier, le cabarètier, le psychorloger, jusqu’au raisonnier, tous tous tous ! Je les ai tous reventrés, tous-s-s-s-s-s !

Mémoire du Monde :

J moins 2

Puis vint le jour où le monde vit. Le peu qu’il nous restait du monde.

Le peu qui nous restait en vie… vit, entendit et crut. À ce qu’était cr s les premiers mangés. A ce que murmuraient depuis longtemps les morts : le triste sort. Qui alors s’approchait seulement… Qui était . Maintenant.

Alors le peu qu’il nous restait du monde eut peur de ne pas être bien, et se vit mal, et se cacha. Et sa peur en ses cœurs engrossa son malheur.

Grosse Madame : Et avec eux leurs bâtiments. Leurs jardiments, leurs machiments, leurs outiments, leurs livrements. De l’enterrement aux fières mamans, des fières mamans jusqu’au ant, j’ai là-bas tout reventré, tout ! Tout de ce monde immond’ car de tout bien avait été fait tout mal. Saufun ?

Mémoire du Monde :

J moins 1

Au soir du dernier jour de ce qu’il nous restait du monde, une femme, un enfant et le tout-dernier-né… virent soudain. Pointer ! Dans la rondeur de l’horizon. Comme au matin d’un soleil noir. En épingle plantée… sa tête ! À elle. Fichée dans la rondeur du fruit. Sa tête ! Se levant, grandissant, avalant. Roulant son corps entier, du monde entier enflé. Jusqu’à ombrer la femme, l’enfant et le tout-dernier- d’une éclipse totale.

Alors la femme, l’enfant, possédés dans la peur du mal, osèrent les yeux face à ce qui n’était plus ni terre, ni ciel, et virent s’ouvrirent au-devant d’eux la béance de leur odieux destin. Qui fit s’ouvrir leurs yeux et leur bouche en retour.

N’emportez pas mes fils, dit la femme !

N’emportez pas mon frère, dit le fils !

Et la mère et l’enfant furent mangés.

C’est alors que le tout-dernier-né commença à pleurer.

Shakespeare – Cervantes :
Petite forme absurde. Un homme et une femme se rencontrent dans un parc en cherchant chacun leur chien. Dans le rapport étrange qu’ils entretiennent avec leur fidèle compagnon, il y a quelque chose de Shakespeare, ou de Cervantes.

Publication

Henri Aparis et al., Cervantes – Shakespeare. Cadavres exquis, Le Revest-les-Eaux, Les Cahiers de l’Égaré, 2015, p. 78-86 : site de l’éditeur.

Mises en scène et lectures

Mise en scène :
– Linda Dušková, en prologue de Odcházím dvakrát de Nicolas Doutey, Festival Sněz tu žábu, Prague (CZ), 2015.

Lecture :
– Julien Daillère, Festival de traduction et de littérature d’Ostrava, Ostrava (CZ), 2015. Un article ici (en tchèque).

Texte intégral

Fichiers PDF téléchargeables :
Ce texte est disponible en français / en roumain / en hongrois / en tchèque.

Et si Cervantes avait fait une overdose de Shakespeare ? :

Publication

Publication : Henri Aparis et al., Cervantes – Shakespeare. Cadavres exquis, Le Revest-les-Eaux, Les Cahiers de l’Égaré, 2015, p. 77-78 : site de l’éditeur.

La friche :
Courte pièce de science fiction. Marcello Terrissier a travaillé à la Grande Connexion. Puis il a déserté pour la Friche lors du lancement de la phase trois du programme d’intensification. Il a grandi dans la zone 56-A-44, au bord de la friche. Avant la construction du mur.

Publication

dans Fabien Arca et al., Bocal Urbain 2014. Point de vue sur paysage, Vitry-sur-Seine, Les Éditions de la Gare, 2014, p. 51-63. : site de l’éditeur.

Mise en scène

Mise en scène : Alice Lacharme, dans le cadre du Bocal Agité 2014, à Gare au Théâtre, à Vitry-sur-Seine (94), 2014.

Texte intégral

Fichier PDF téléchargeable :
Ce texte est disponible en français.

Textes non publiés

Tue, hais quelqu’un de bien :
Ré-écriture d’une première version du texte, lui-même issu d’un travail d’écriture collective auquel je n’avais pas participé, en lien avec la metteure en scène Linda Duskova. Spectacle notamment présenté lors du Festival Impatience 2017 à la Gaîté Lyrique.

Mise en scène

Nouvelle création du spectacle à partir du nouveau texte en 2016, mis en scène par Linda Duskova : page dédiée sur le site ici.

Extrait "Les lentilles de contact"

Monologue écrit à partir de deux photographies créées en direct au plateau et vidéoprojetées en fond de scène (une main tenant une pince métallique / deux mains tenant deux yeux ensanglantés). Ces images existaient déjà dans la première version du spectacle, sans texte associé.

C’est moi. J’avais mis des lentilles journalières. Des lentilles de contact. J’avais voulu faire… le beau en soirée, ne pas porter mes lunettes. Je savais qu’en rentrant, avant de me coucher, je devais bien penser… à les enlever. Mais j’ai traîné chez moi, devant la glace, pour voir comment, sans mes lunettes… Bref. J’ai oublié. Je me suis couché… et pendant mon sommeil, mes lentilles sont passées de l’autre côté. Quand je me suis réveillé, j’avais mal à la tête et les yeux rouges, et secs. J’ai tout de suite compris. Je savais pas comment faire pour les récupérer mais au moins je savais où il fallait chercher.
Je suis allé voir mon frère pour lui demander de m’aider. Il m’a dit qu’il pouvait tenter d’aller les chercher lui. Avec un coton tige. En passant par derrière, en tirant la paupière… Une amie lui avait dit qu’elle l’avait déjà fait. Elle l’avait dit comme si c’était juste une formalité, une chose très simple… Alors il l’avait crue. Et du coup moi aussi. « On n’a qu’à essayer ! » On s’est bien bien lavé les mains, j’ai tiré ma paupière, j’ai bloqué la respiration, il a passé un coton tige derrière, sur le côté d’un œil. Et là… rien. Il avait beau tout trifouiller, griffer un peu sur les côtés du globe, il me disait qu’y avait rien, rien qu’avait l’air de glisser ou de vouloir s’accrocher… Ça faisait pas vraiment mal, mais niveau résultat zéro. Fallait qu’il aille plus loin, fallait un truc incurvé ; Alors d’un coup j’ai pensé, je me suis dit : une cuillère! C’était tout de même logique! Nous d’vons nous faire confiance. Si l’idée m’était venue, d’une manière aussi naturelle. Une idée naturelle comme « un œil est rond, un œil est courbe, qu’est-ce qui pourrait avoir sa forme dans ce que j’ai sous la main ? – Une cuillère ! » Alors j’ai pris une cuillère. Je l’ai bien lavée au savon, bien bien lavée. Je l’ai donnée à mon frère, j’ai tiré la paupière, je lui ai dit… « Vas-y ! » Il a pris la cuillère, il l’a passée derrière. Et là j’ai eu comme un hoquet, je suis parti en arrière, mon frère a rien vu venir, y a la cuillère qui a fait pivot et l’œil est sorti comme un œuf. Ca m’a pas fait vraiment très mal, c’est juste que je voyais très bizarre avec un encore œil dans le trou et l’autre qui pendait là au bout d’mon nerf optique… J’ai commencé à rigoler parce que c’était vraiment comique d’avoir un œil qui se balançait et qui me donnait un genre de mal de mer. Mon frère aussi a rigolé. On a rigolé tous les deux, sûrement qu’c’était un peu nerveux. « Bon, pendant qu’on y est, faisons sortir le deuxième et tâchons de trouver ces lentilles ! » Un coup de cuillère et hop, c’était un jeu d’enfant. Y a les deux yeux qui se balançaient, c’était le moment des les attraper pour y regarder de plus près. C’est là que le truc s’est emballé. Tout ça me donnait le tournis. Je me suis assis. Mais là toujours, ils se balançaient : un coup à droite, un coup à gauche. Un coup à droite, un coup à gauche. Mon frère il s’est arrêté de rire, ça lui filait un peu la gerbe. Et moi aussi, ça commençait, surtout qu’ils tanguaient pas de concert, parfois mes yeux se cognaient… « Mais qu’est-ce que tu fous, attrape les ! » Impossible de savoir où étaient mes yeux rapport aux mains, j’essayais de les choper mais ça tournait tellement, et mon frère qui tanguait, je le sentais à sa voix. « Attrape-les moi ! Attrape-les moi ! » J’sais pas pourquoi, j’me suis penché en avant, mes yeux ont tapé contre le sol, j’ai à peine eu le temps d’avoir mal, déjà mon frère, il marchait dessus. Il marchait dessus et puis plus rien. Et puis d’un coup ça m’a lancé, ça m’est revenu dans le crâne, une douleur à vouloir taper. D’une main, j’ai chopé ce qui était peut-être une chaise et j’ai fracassé ça devant moi, sans rien y voir, sans rien y voir, j’ai entendu mon frère crier et puis après s’arrêter. J’ai dit « Aide-moi ! Qu’est-ce que tu fais, aide-moi ! » Mais il a pas bougé, l’a pas bronché, il était mort. Je l’avais tué d’un barreau de chaise en lui fendant tout le crâne en deux. Je l’avais tué mais je voyais rien. J’y voyais rien, pardon. Je savais pas ce que je faisais. Comment je pouvais savoir si je voyais rien ? Pardon…

Hänsel & Gretel / la faim de l’histoire :
Texte disponible sur demande.
Adaptation contemporaine du conte des Frères Grimm. Spectacle jeune public notamment coproduit et programmé par la MAC de Créteil, Scène nationale, en 2013.

Mise en scène

Mise en scène : Julien Daillère. Voir la page dédiée à ce spectacle sur le site ici.

Résumé

Deux adolescents ont été retrouvés, seuls sur la route, près de la grande forêt du nord, les poches pleines de diamants et d’or. L’histoire fait grand bruit : des gros titres dans le journal jusqu’à la télévision. Une émission spéciale accueille les désormais célèbres Hänsel et Gretel qui racontent leur histoire et lancent un appel à leur père. Selon eux, il vit encore quelque part, isolé au milieu des bois. Mais nul ne sait comment y aller. Le père appellera-t-il le standard ?
En attendant, le journaliste nous invite à découvrir l’histoire d’Hänsel & Gretel : eux dont la mère mourut de faim, eux qu’on abandonna par deux fois dans les bois, eux qui furent séquestrés par une vieille femme mangeuse d’enfants… et qui survécurent à tout cela. Mais leur histoire commence bien avant, dans un château perdu au beau milieu des bois, là où leur grand-père paternel voulut bâtir son empire : le premier parc d’attractions du monde. Alors que les fastes années sont passées depuis longtemps, que le parc a disparu et qu’ils rêvent encore de tout reconstruire, ces enfants vont devoir traverser la forêt…

Extrait

Extrait du tableau 14 :

Un temps. La sorcière sort une bouteille de parfum de sa robe et s’en asperge abondamment. Gretel s’éloigne en se bouchant le nez discrètement.

GRETEL : Vous….
LA SORCIÈRE : Oui ?
GRETEL : Vous êtes une… ?
LA SORCIÈRE : Oui ?
GRETEL : Vous êtes très vieille ?
LA SORCIÈRE (chanté) : J’ai connu le temps, j’ai connu le temps, où dans l’bec des poules, on voyait des dents. Les dents sont tombées, moi je suis restée.
GRETEL : Vous…
LA SORCIÈRE : Oui ?
GRETEL : Pourquoi vous… Pourquoi vous vivez toute seule dans la forêt ?
LA SORCIÈRE : J’aime bien les animaux, la nature, les plantes…
GRETEL : Mais vous… Vous n’avez pas de mari ?
LA SORCIÈRE : (chanté) Le roitelet au petit manteau, qui tue sa femme à coups de couteau, qui la console à coups de casserole, qui la guérit à coups de fusil. (parlé) Je viens de te le dire : j’aime bien les plantes !
GRETEL : Et vous…
LA SORCIÈRE : Oui ?
GRETEL : Pourquoi vous avez mis mon frère en cage ?
LA SORCIÈRE : Il faut placer le garçonnet dans une cage pour qu’il reste au même endroit. Il faut placer le garçonnet dans une cage pour qu’il ne se fatigue pas. Il faut placer le garçonnet dans une cage et le nourrir jusqu’à temps qu’il soit gras.
GRETEL : Vous allez vraiment manger mon frère ?
LA SORCIÈRE : Oh oui que oui, je vais le manger ! Bien sûr que oui, je vais le manger ! Quand il aura bien engraissé… (chanté) Croqueliti, croqueliton, j’aime ça manger les p’tits garçons !

Gretel pleure en silence.

LA SORCIÈRE : Voilà qu’elle recommence à braire ! Ecoute petite, tu vas m’aider. Je vais t’enseigner mes recettes pour préparer de bons repas, et quand ton frère sera bien gras, tu apprendras comment se cuit croqueliti, croqueliton, un bon mignon, très bon mignon, très bon rôti de p’tit garçon… Peut-être en aurons-nous assez pour toi ?
GRETEL : Quoi ?
LA SORCIÈRE : Peut-être pourras-tu goûter ?
GRETEL : Oh non, vraiment, non je ne crois pas. Je ne mangerai jamais personne. Ni manger des petits garçons, ni manger des petites filles… Non, non, vraiment. Je ne voudrais manger personne…
LA SORCIÈRE : Croooooooqueliti… Quel gâchis ! Mais pour l’heure entamons : trions, pelons, coupons, cuisons !
GRETEL : Je ne sais pas cuisiner.
LA SORCIÈRE : Il y a des livres là !
GRETEL : Je ne saurai pas…
LA SORCIÈRE : Il y a des livres et il y a moi. Il faudra bien que tu apprennes ! Moi je suis vieille et presqu’aveugle.
GRETEL : J’en suis vraiment vraiment désolée mais je crois…
LA SORCIÈRE (très ferme) : Trions, pelons, coupons, cuisons ! Il faut nourrir ton frère ! Tu cuisineras pour lui, il mangera tes repas, et il en sera ainsi jusqu’à temps qu’il soit gras. M’entends-tu bien, petite ?
GRETEL : Oui, Madame.

Les contes de la petite fille moche :
Texte disponible sur demande.
Loin des contes de fées et des mondes idéalisés, Océane, Kevin, Géraldine et les autres nous racontent les complexes autour desquels ils organisent leur quotidien. Un spectacle qui nous emmène avec humour et émotion dans l’univers doux-amer de l’enfance. J’ai eu le plaisir de jouer ce spectacle de 2006 à 2016. Un article-témoignage, « La petite fille moche était barbu/e », a paru dans la revue European Drama and Performance Studies, n°10, « Masculinité et théâtre », Paris, Éditions Classiques Garnier, 2018, p. 313-322.

Mise en scène

– Patricia Kosleff, Cie La TraverScène, en tournée de 2008 à 2016. Voir la page dédiée à ce spectacle sur le site ici.
– Rémy Cortési, Cie La TraverScène, joué de 2016 à 2017 à Paris. Voir la page dédiée à ce spectacle sur le site ici.

Extrait "Océane / Je suis une petite fille moche"

OCÉANE
Je suis une petite fille moche

Océane : Je suis une petite fille moche.
J’ai pas une grosse cicatrice ou une tache de naissance sur la figure. Ni un gros grain de beauté mal placé. J’ai pas d’excuses comme ça.
Je sais pas trop de quoi ça vient… Si c’est mon nez qui est trop long ou mon visage trop petit. Si c’est mes yeux qui sont trop rapprochés ou quoi. Je sais pas trop dire pourquoi mais je me regarde et… Et les autres ils pensent la même chose : Je suis une petite fille moche.

Les grandes personnes, elles, elles commencent toujours par me sourire quand elles me voient la première fois. Parce que je suis une petite fille, alors on me sourit. Et puis tout d’un coup elles sourient plus pareil. C’est comme si elles avaient envie d’arrêter… mais qu’il fallait bien continuer parce que je suis peut-être moche mais je suis quand même une petite fille, mais qu’est-ce que je suis moche !

En plus je suis grosse !
(Amusée) Mais bon, si j’étais pas grosse, je serais moche quand même, alors bon… Au moins, être grosse, c’est déjà un peu une excuse d’être moche !

Maman elle voudrait que je maigrisse ! Alors je mange bien comme elle dit, tout comme elle dit. Même si je vais piquer dans le frigo à des moments parce que j’ai trop envie ! Je suis sûre qu’elle le sait, maman, mais elle fait comme si de rien n’était.

Aux anniversaires de mes copines – j’en n’ai pas plein plein plein, mais j’en ai quand même – et bah j’ai vu qu’elles avaient toutes une grande glace dans leur chambre. Toutes !
Moi j’ai pas de glace. Et quand j’ai demandé à maman, elle a dit non !
Mais, c’est idiot parce que dans la salle de bain, il y a une grande glace où je me vois en entier si je monte sur le tabouret. Et moi je me suis assez regardée, je suis habituée.
Mais maman… ! Tous les matins, quand elle m’habille pour aller à l’école… Moi, je pourrais m’habiller toute seule mais c’est elle qui veut, ça lui fait plaisir, alors je la laisse faire ! Et elle m’enfile tous mes vêtements. Mais elle est toujours un peu nerveuse parce que… ça va jamais comme elle voudrait. J’ai toujours le chemisier qui rentre mal dans la jupe ou elle arrive pas à boutonner ou alors c’est la coiffure… Elle arrive pas à me faire des belles coiffures, maman. Elle essaie, elle essaie… Elle essaie vraiment ! Elle me met des petits nœuds, des serre-têtes, des bandeaux, des barrettes mais moi ça me tire les cheveux…
Non, moi je préfère quand on met un bonnet ou… un chapeau ou… des lunettes !
J’aimerais bien avoir des lunettes !
Dans ma classe, il y a une fille, elle a des belles lunettes…
Et même s’il y en a qui se moquent d’elle, moi je trouve qu’elle est belle avec ses lunettes, qu’elle est même plus belle qu’avant alors j’aimerais bien avoir les mêmes…
C’est pour ça, un jour, j’ai dit à maman : « Je veux des lunettes ! » Elle m’emmène chez le docteur… J’ai pas besoin de lunettes, j’ai une très bonne vue… comme papa !

Papa il m’aime pas : parce que je suis moche ! Il a honte surtout, c’est ça son problème !
Par exemple, quand on rencontre des gens qu’il connaît au supermarché et que j’ai jamais vus, il ne dit jamais… Heu… Je sais pas… Heu… « Je vous présente Océane, c’est ma fille. » Non ! Il dit seulement « Oui, oui, c’est ma fille, mais qu’il doit partir parce qu’il a des choses de prévues et qu’il est déjà en retard mais qu’il les rappellera, un de ces jours, pour se voir, ça serait sympa ! Allez viens ! On y va ! On y va ! »

Maman, au moins… Même si je vois bien qu’elle est toujours un peu gênée et qu’elle fait bien attention à comment les gens me regardent, elle me présente toujours ! Elle dit que je m’appelle Océane, que j’ai huit ans et demie, que je vais bientôt rentrer en CM1 mais qu’elle ne se fait pas de souci parce que je marche bien à l’école alors il n’y a pas de raison, hein Océane ?

Alors oui, il est beau mon prénom. C’est un très beau prénom ! Mais je l’aime pas. C’est pas un prénom pour une petite fille moche ! Quand on est moche et qu’on s’appelle Océane, c’est nul. ça fait penser à une salade de thon. Et les garçons, à l’école, ils font des blagues dessus après. Et c’est pas marrant ! Moi, j’aurais bien aimé m’appeler… Pauline ! (mine déçue, elle cherche à nouveau)
Ou… Caroline ! Ah ! C’est joli… Et c’est pas que pour les belles !

Un jour, j’ai demandé à maman si elle me trouvait belle. Halala ! Elle était surprise, elle savait pas quoi répondre. Et puis elle a dit que oui, j’étais belle. Elle a même dit : « Bien sûr que tu es belle, ma princesse ! » en me caressant les cheveux. Mais elle a rien dit d’autre. ça se voyait qu’elle était gênée et qu’elle mentait mais bon… C’est ma maman ! Elle pouvait pas me dire que je suis moche. C’était un gentil mensonge. C’est pour ça que je lui en ai plus reparlé après.

Elle me comprend très bien ma maman. Et même si je sais bien qu’elle est pas complètement heureuse d’avoir une petite fille moche, elle m’aime très fort, elle me le dit tout le temps ! Alors c’est pour ça que je suis restée.
Parce qu’à un moment, je voulais partir. Enfin… Pas que à un moment… Je me disais que ce serait mieux pour maman si j’existais pas et qu’elle me remplace par une autre petite fille. Une petite fille très belle ! J’avais même commencé d’écrire une lettre, pour tout expliquer : que j’étais partie à l’orphelinat pour trouver des parents qui choisiront eux-mêmes d’avoir une petite fille comme moi, alors sois pas triste, c’est mieux pour toi, ta princesse. Et puis, je me suis dit que non. Parce que maman elle m’aime, alors elle serait encore plus triste si je partais !

Des fois, je me dis que c’est pas juste d’être une petite fille moche.
Et puis aujourd’hui, quand on est allé voir mamie à la maison de retraite, j’ai vu que les vieilles personnes, elles sont toutes moches pareil !
(Enthousiaste) Et c’est vrai que quand on est vieux, on est tout le temps moche ! Donc moi, quand je serai vieille, je serai pas une vieille dame moche, non, je serai une vieille dame tout court, comme tout le monde !
(Riant) Et puis moi au moins, je serai pas malheureuse d’être moche parce que ça fera longtemps que je serai habituée!

(Après un soupir) Vivement que je suis vieille, parce que là…
Halala !

Noir.