Poésie, nouvelles et autres textes

Poésie

Trois des poèmes écrits en 2020 lors d’une télérésidence avec l’Institut Français de Cluj Napoca, Roumanie pendant le confinement du printemps 2020 en France. Les poèmes de cette série ont été pour partie traduits en roumain et en anglais, et mis en vidéo, diffusés par l’Institut Français de Cluj Napoca (ci-contre), aussi sur le site du Festival des Arts Confinés. Ils ont également été illustrés par Isabelle Grange et exposés à l’Atelier-Musée du Chapeau à Chazelles-sur-Lyon (publiés dans le catalogue) puis exposés sur le boulevard Eroilor de Cluj Napoca (RO) dans le cadre du Festival Clujotronic.

"Parler"

Il y a des choses dont nous n’avions jamais parlé sans nous voir.
« Nous en parlerons quand je serai là. » Voilà ce que nous disions.
Au moment du confinement pourtant, alors que nous n’avions plus que le téléphone
(Pour parler des choses dont nous n’avions jamais parlé sans nous voir),
Il a fallu parler autrement, dire plus que les mots avec des mots,
Il a fallu, surtout, donner parole à nos visages.
Aujourd’hui encore, même si nous sommes ensemble dans la même pièce,
Il arrive que nous décidions de nous asseoir dos à dos pour parler,
Comme au temps du confinement,
Pour continuer de chercher comment dire plus que les mots avec des mots,
Comment donner parole à nos visages.
(Même si aujourd’hui, tandis que nous parlons, nous nous caressons les mains).

"Masques"

Un jour prochain – j’espère avant l’automne – nous irons faire une randonnée à deux. Et au bout du chemin, après avoir regardé la vue ensemble, nous nous éloignerons un peu l’un de l’autre. Et nous enlèverons chacun nos masques, comme on enlève son slip de bain pour nager nu au large des côtes.

"Printemps"

Ici et là dans le monde,
Des gens seront restés,
Enfermés
Seuls face à eux-mêmes,
En dialogue avec leurs émotions, leurs manques et leurs désirs.
Quand ce temps-là prendra fin,
Alors certains
Sortiront
Des immeubles et des maisons,
Comme les bourgeons de leur branche après l’hiver :
Avec l’envie de fleurir
Tout en sachant qu’il faudra d’abord,
Humblement,
Commencer par les feuilles.

Quelques poèmes écrits en Roumanie, de 2015 à 2018.

"Chien de Dieu"

CHIEN DE DIEU — Je suis le chien de Dieu. Qui n’a plus de maître. Je suis l’un des deux chiens. Ni bien ni mal. Ni l’un ni l’autre. Je suis l’un des deux dont le deuxième n’existe pas. Je suis le croisement d’une seule rue.

Chien. Chien seul. Un seul chien seul suffit à démontrer l’existence du maître absent. Et ce maître n’est pas Dieu. Et ce maître n’est pas l’homme. Ce maître est le chien lui-même. Et l’homme dont il serait le chien. Le Dieu dont il serait l’homme. Tout ça. Ce n’est que le paysage d’un seul.

Mais faites entrer le loup et Dieu n’existe plus.
Le loup n’est pas le loup d’un autre, il est loup de personne. Le chien qu’en tira l’homme n’est pas un loup soumis. Le loup n’a rien à voir là-dedans. Car le chien se créa d’un néant d’existence. D’un loup qui oublia, tout simplement, d’un loup qui oublia un beau jour d’exister. Et c’est de lui, de ce néant de loup, que quelque chose s’est mis à être et s’est entendu chien dans la parole de l’homme.

Alors l’homme eh bien l’homme… L’homme, de quoi est il né? Et où était donc Dieu avant qu’il n’en tire l’homme?
Dieu est né, avec l’homme… comme le chien. D’un ailleurs de loup.
Et c’est dans la maison de l’homme, de l’homme lui-même, dont il ne perçoit plus les murs, que le chien cherche en vain à retrouver le chemin d’une forêt qui n’est pas la sienne. Le voilà bien le drame du chien. Le drame de Dieu. Le drame de l’homme. Car tout est né, je vous le dis, d’un ailleurs de loup.

Les chiens les plus intelligents sont ceux qui courent dans leur sommeil.

"Un soir la nuit"

Un soir la nuit ne tombera pas,
Le jour finira les mains vides.
Ni aurore et ni aube, ni oiseau dans la plaine.
Le temps aura cessé.

Sur la soie ajourée,
Le jaune s’éteindra,
Le bleu sera plus froid et le rouge immobile.

Et d’un dernier instant,
L’éternité encore
Pourra grossir, éclore et s’offrir au néant.

"Je vous écris d'un corps"

Je vous écris d’un corps
Qui n’existe plus.
D’une main qui ailleurs, déjà.
D’un oubli.
D’un souvenir peut-être.
Depuis le doux retard d’une ombre qui sur le chemin semblait se lever seule,
Et qui d’un pas s’est écartée,
Ouvrant le champ à d’autres rêves,
À d’autres mondes,
À cet autre qui signe à l’horizon lointain
Que je ne connais pas.
Quelle aventure mes amis…
Quelle aventure!

Nouvelles

Je suis une petite fille moche :
Cette nouvelle est à l’origine du texte Les contes de la petite fille moche, publié aux éditions des Cahiers de l’Égaré, dans la Collection Privée du Capitaine en 2020, à retrouver dans les textes de théâtre ici.

Publication

« Je suis une petite fille moche », revue Rue Saint Ambroise, n° 18, Éditions Les Petits Matins, 2006, p. 67-72.

Lecture

Festival Sněz tu žábu (sous le titre Ošklivá Holčička), Prague (CZ), 2016.

Nouvelle "Je suis une petite fille moche", revue Rue Saint Ambroise

Carnets de voyage

Cambodge, Se souvenir des images
Cet ensemble de chroniques de voyage écrites au Cambodge en 2017 a fait l’objet d’une lecture-performance en 2018 : Cambodge, Se souvenir des images.

Extrait

Vendredi 04 août 2017
Arrivée à Bangkok / Thaïlande
Mon vieux téléphone n’a plus le wifi. J’écris depuis le mini PC qui m’accompagne depuis une dizaine d’années et qui marche encore mais comme un vieux chien, en traînant la patte. Pour mon voyage, je veux faire le moins de photos possible. Je vais enregistrer des sons et écrire les images. Ou bien demander aux gens de m’envoyer les photos qu’ils prennent quand je suis avec eux.
Il fait chaud et humide. Depuis l’aéroport de Bangkok, je prends une sorte de métro aérien. Les rails surélevés donnent l’impression de voler lentement au milieu du paysage que je regarde défiler à travers la vitre. Les arbres immenses semblent sortir des toits de tuiles marron, orange ou verts, et alourdissent le ciel au-dessus des rues. J’ai rarement vu autant de feuilles sur les arbres, ça foisonne. Il y a des tours qui se mettent à pousser à mesure que l’on se rapproche du centre ville. Elles semblent avoir été semées par le vent.
Ici entre les immeubles, une clairière où sont rassemblés cinq ou six vieux wagons de métro ou de train : des carcasses métalliques à la peinture encore clairement visible, laissées à l’abandon des hommes, reprises en main par la nature qui a commencé de les recouvrir. Des feuilles encore, tellement de feuilles. Un vert franc, glorieux.
De temps en temps, une maison à l’architecture plus traditionnelle, le travail des courbes et des pointes dans le bois de la charpente leur donne des airs de temple. Et puis juste à côté, un groupe d’immeubles : c’est la Grande Motte version Thaïlande, en plus grand.
Ici, au loin, c’est un homme qui s’appuie des deux mains sur la rambarde d’un balcon en regardant la ville, les bras écartés lui donnent de l’assurance, les épaules remontées vers les oreilles donnent l’impression qu’il est là depuis un moment déjà, devant l’encadrement de cette baie vitrée immense. Un étage égale deux ou trois étages dans cet immeuble qui s’étire vers le ciel. Il a l’air minuscule.
Le soleil blanc apparaît timidement derrière une sorte de brume : nuages, chaleur, pollution ?
Mes lunettes s’embrument à chaque fois que je descends du métro glacé pour laisser les gens sortir à l’air chaud. La climatisation du wagon leur rend instantanément leur transparence lorsque j’embarque à nouveau.
Partout cette langue que je ne lis pas, comme si des extra-terrestres avaient pris le pouvoir dans une France reconfigurée par le changement climatique.
Ambiance fantastique.
J’ai appris à dire merci et bonjour en thaïlandais. Il s’agit de bien laisser la langue peser au fond de la bouche, qu’elle pèse de tout son saoul, comme le corps des gens d’ici qui semble dire oui à la chaleur, avec résignation.

Roman

Ce livre que j’aurai(s) écrit
Roman en cours d’écriture.

Extrait "L'idée Revenir"

L’IDEE REVENIR

Avant l’idée, avant (elle) l’arrivée à surface algue morte, bulle gaz ou poisson manquant d’air, revenir à l’arrière : moment où flou des profondeurs précisant ses contours, remontant, du surgissement des ombres mouvant, grossissant, comme pour qui l’y verrait du ciel en réglant sa lunette (moi).
(…)
Apparaissant finalement. Perçant l’eau comme eut surface vierge, chose s’en découvrant plein soleil, luisant encore des profondeurs, brillante sous les rayons, dans son net, quoique humide : glissement des paupières sur un œil gros, cliquetis d’un couteau, porte ouvrant sur dormeur : éclitement. Et aussitôt mise en mouvance des à-côtés de la matière percée : lent et mou départ de la ronde, le circulaire de l’onde étendant tout autour, ne choisissant aucune si ce n’est s’éloigner, rayonner depuis l’un, depuis le percement odieux (victorieux ?), s’écartant s’enfuyant s’épuisant dans l’élastique d’un cercle ; s’étirant depuis qui sort éclore, attendre, flotter ou prendre, immobile inspirant, s’offrant ou vanaissant ; s’étirant sans choisir dans l’égale lointeur et puis las… disparaissant… s’effaçant épuisée l’énergie, dépensée, dispersée entre les… millions les milliards les milliers de… molécules d’eau.
Puis quand fut dispersée l’autre d’elle ronde (énergie du choc, écho de la brisure) : d’eau retour la surface, d’eau nouveau plane et belle autour du centre… éteint. Retour à qui ne porte rien. Dangereuse en miroir, ondulant du dessus. Taisant le reste sous qui couve. S’en ayant ravalé jusqu’à feu le couteau pointé, pesant présent sur lui (fantôme). Cicatrisation fluide à la rapidité confondante. Terrible, redoutable ET POURTANT : souvenir de l’image et survie de l’idée par hasard découverte en flottant en-dehors, à l’ombre d’une pointe perlée. Ce quelque chose dans l’air (échappé). Moins qu’une odeur, un déplacement d’atomes ; une faible inclination du monde : moi.

Ainsi l’Idée m’était arrivée. À un endroit de l’immensité que je n’avais pas en regard malgré ma surveillance obsessionnelle du trouble : désirs, gestes échappés, aigreurs, douleurs, sentiments, ressentis, gênes, plaisirs, inquiétudes, étrangetés, peurs, angoisses, apaisements et finalement idées, TOUT. Je la découvris un jour déjà née, comme si l’île m’avait été nouvelle, la mer donnée de nouveau, le ciel créé à la dernière seconde : l’idée de revenir sur mes propres traces. […] Qui s’affina dans l’idée de me recentrer et rencontrer tel que j’avais été, accouchée par l’idée que j’avais changé et que donc, quelque chose, s’était passé (sans que le lien de l’un à l’autre ne soit véritablement sûr). Et donc enfin l’idée fragile, originelle, timide, l’idée perçante que quelque chose (enfin) dans ma vie, s’était VERITABLEMENT passé au moment où (sans que je sache cependant ce que signifiait clairement que quelque chose se soit véritablement passé dans ma vie ; sans que je ne puisse dire non plus que rien ne s’était passé dans ma vie ; sans que je puisse tout autant nier le fait qu’il serait même aisé, tout à fait aisé de dire de ma vie : « Il s’est passé beaucoup de choses. » alors même qu’aussitôt cette réflexion aurait l’allure d’une reine déchue portant sa couronne de papier, se brisant dans la montée même, dans l’immédiate évocation, automatique, de la véritable Reine l’éclipsant de tout espace digne, l’intouchable Majesté à peine osée pointée des lumières sur l’infime éclat d’angle d’un bas de manteau dans le sombre, en contrebas d’une voix qui dirait « A part moi, rien ne s’est véritablement passé dans ta vie car je suis l’EVENEMENT ». Et quel est donc cet événement ? De quand et d’où ? Réel ou imaginaire (même si frontière me semble plus en plus floue) ? […] Je pris le parti d’un œil vissé au rétro, un recul à rebours dans mes traces et plus que tout mes notes, carnets, lettres ou messages, dessins peut-être, jusqu’à prendre au reflet la chose dépassée. Celle qui m’avait changé. Celle qui m’appelait depuis l’ombre et qui me disait « car je suis l’EVENEMENT ».

Extrait "Théâtre"

THÉÂTRE

Je reviens d’une pièce de théâtre qui ne m’a pas plu. Il fait nuit. Au loin devant moi, j’entends résonner un tintement métallique puissant. L’annonce d’un train. Voitures qui ralentissent, voitures arrêtées. Attente. Je marche vers là où quelque chose va se passer. Quelque chose d’éphémère, de dangereux, d’à la fois connu et mystérieux.
Là où se croisent les rails et la rue… Je m’approche encore un peu. Je me surprends à imaginer subitement : et si je n’avais pas fait attention, ou si j’avais voulu traverser malgré tout et que c’eut été la fin ici, maintenant, ce soir en Roumanie? Sur des barres à rayures blanches et noires, de multiples feux rouges clignotent comme s’agiteraient des bras, au son du métal qui continue de tinter dans la nuit.
Je me tiens debout dans la pénombre. Quelques voitures et une cycliste, une jeune femme que je reconnais, que je salue d’un hochement de tête, qui me fait de loin un signe de la main. J’appartiens, immobile, à cette communauté d’un instant.
Et puis le voilà. Le halo blanc au loin. Le phare du train. Il s’approche. Il passe. Vacarme qui fait suite au silence, qui comble l’attente, enclenche le retour du mouvement. Les voitures redémarrent, le carrefour se vide, la cycliste est partie. Je traverse les rails en regardant le train s’éloigner… C’est maintenant qu’il se passe quelque chose. Entre moi et ça. Dans l’arrière de ce train qui rétrécit, tournant là-bas vers la droite, derrière un quartier de la ville. Disparaissant vers un ailleurs inconnu.
À peine ai-je le temps de garder un peu de l’image de ce train à la tôle couleur corail. Avec du jaune aussi. Peut-être. Je ne sais déjà plus. Le train a entièrement disparu. Et dans l’obscurité d’un désir oublié, une silhouette, soudain, traverse au loin la scène à vive allure. Un corps qui court, écartelé dans des enjambées immenses, dans des bras fous. Un hiéroglyphe mécanisé, à contre jour de la faible lueur du lointain. J’ai à peine le temps de distinguer une autre silhouette courant au-devant de la première : un chien? Je suis planté là. À un coin de trottoir, entre les rails et la rue, à regarder le spectacle qui m’avait manqué. Réconcilié. Comblé enfin dans mon appétit de mystère quand, disparaissant à son tour côté jardin, les deux silhouettes me rendent l’horizon. Vidé de leur présence. Et si plein de leur absence que je le regarde encore un moment ce paysage merveilleux comme une scène désertée, vibrant encore…
Je sais que je vais repartir mais je reste un peu. Là-bas au loin, je caresse des yeux un virage, l’alignement des réverbères, le feuillage sombre d’un arbre, le profil d’un immeuble, avec l’affection qu’on a pour les amis silencieux. Puis le vent froid m’arrache à la contemplation et je reprends le chemin du centre ville. Je rentre chez moi.