Body Haunting Theatre

Body Haunting Theatre

Le Body Haunting Theatre est une méthode de jeu que je développe depuis 2016. Pour expérimenter les pistes de réflexion et les exercices pratiques sur lesquels je travaille, je dirigerai la session de recherche du Collectif Open Source qui aura lieu du 06 au 10 juin 2017 à Anis Gras – Le lieu de l’autre (Arcueil). Pour m’aider dans l’animation de ce temps de recherche, j’ai invité Nadia Foisil. Un temps de partage avec le public sera proposé samedi 10 juin 2017 de 16:30 à 18:00.

Si vous vous intéressez à ce type de démarche, n’hésitez pas à me contacter.

Premières pistes de réflexion :

Avant d’entrer en scène, l’acteur doit marcher sur « son propre cadavre ». C’est à peu près l’idée qui revient, à plusieurs reprises, dans le livre Le théâtre des paroles de Valère Novarina. J’ai plusieurs fois essayé d’interpréter cette image rationnellement mais, après plusieurs années, il y a quelque chose que je n’épuise pas dans son mystère et qui me hante encore. C’est cette phrase qui m’a mis sur le chemin d’une recherche autour du cadavre symbolique de l’acteur, de l’ego qu’on y laisse, etc., et qui m’a questionné sur la nature du corps que l’acteur habite quand il est sur scène.

On a souvent dit du théâtre qu’il était lié à un retour des morts, à une manière de leur donner la parole. C’est un théâtre qui fait de l’acteur le fantôme d’un autre. Je pense qu’aujourd’hui, s’il y a un mort que l’acteur doit faire parler sur scène, alors ce mort n’est pas un autre : c’est lui-même.
Pendant un entretien au sein du film Ghost Dance, alors qu’on lui demande s’il croit aux fantômes, Jacques Derrida, jouant son propre rôle dans le film, décrit le cinéma comme une « fantômachie ». Il dit également : « Paradoxalement, au lieu de jouer mon propre rôle, je laisse à mon insu un fantôme me ventriloquer, c’est-à-dire parler à ma place. » Au moment où le théâtre continue de se nourrir du cinéma (découpage, plans, esthétique, etc.) et où les frontières entre acteur, personnage, figure… ont été abolies, il me semble porteur de travailler sur cette fantômisation de l’acteur, d’en prendre conscience et de se l’approprier pleinement, pour en faire quelque chose.

« L’homme oublie que c’est lui qui a créé les images, afin de s’orienter grâce à elles dans le monde. Il n’est plus en mesure de les déchiffrer, il vit désormais en fonction de ses propres images : l’imagination s’est changée en hallucination.» écrit Flüsser dans Pour une philosophie de la photographie. L’homme a créé les images pour s’orienter, certes, mais aussi pour se présenter au monde. Aujourd’hui, notre image devient tellement présente qu’elle finit par devenir, dans le regard des autres, et dans notre propre regard, plus représentative et donc plus vivante que nous-mêmes. Nous cherchons parfois à correspondre, dans la vie réelle, à cette image que nous avons construite, plus ou moins volontairement, notamment sur les réseaux sociaux mais pas seulement. Cette image n’est plus un double de nous-mêmes car c’est plutôt nous qui finissons, en croyant paradoxalement coïncider avec nous-mêmes, par devenir le double de notre propre image.

J’associe donc le double de l’image de l’acteur au cadavre symbolique sur lequel l’acteur doit marcher avant d’entrer en scène. Le corps qui entre en scène, c’est l’image de l’acteur. Et de l’intérieur, émerge une sorte de fantôme de l’acteur qui va hanter son image dans la tentative jamais aboutie d’en reprendre possession, de revivifier la présence corps/conscience que constitue l’acteur vivant sur scène. C’est le non aboutissement de cette entreprise qui donne tout le sens de la présence de l’acteur. Il s’agit donc pour lui de ne pas investir pleinement le corps mais seulement de le visiter, de le redécouvrir, d’en esquisser la possession partielle, fragile et éphémère, de le hanter. Finalement, plutôt que d’être hanté et possédé à son insu par l’image, et comme il n’est pas possible de montrer de manière séparée ni l’être de l’acteur ni son image, le travail de l’acteur consiste à se fantômiser pour donner à voir cette frontière, cet entre-deux, et briser ainsi l’illusion de l’image comme l’illusion d’une quelconque préhension totale de l’être réel.
C’est ainsi que j’ai esquissé les premières lignes du Body Haunting Theatre. C’est le point de départ de ma recherche.

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